Combien de mètres carrés faut-il à un salarié de bureau ? En 2017, un sénateur posait la question au ministère du Travail, dont la réponse, publiée au Journal officiel le 5 octobre, indique que la réglementation « ne fixe effectivement pas de dimensions minima pour les espaces de travail ni pour les postes de travail ». Les valeurs que le sénateur rappelait, 10 m² pour une personne seule et 11 m² par personne dans un bureau collectif, venaient d’une norme d’application volontaire, la NF X 35-102, datée de 1998 et alors en cours de révision.
ORGATEC ouvre aujourd’hui à Cologne, du 27 au 30 octobre, sous la devise « From rooms to relationships: designing spaces in an ever-changing world ». L’organisateur précise que ce thème, centré sur la dimension humaine, explore la manière dont les personnes entrent en relation dans les lieux de travail et les espaces contract. Ces chiffres, rappelés en 2017, répondent à une question de place : combien en revient à chacun. Ce qui m’accompagnera à Cologne est tout près : une pièce est déjà une relation. La norme la compte en mètres carrés ; ceux qui y travaillent la vivent en mètres, d’un poste à l’autre et du fauteuil à la chaise d’en face.
Pour lire ces mètres, je m’appuie sur Thomas J. Allen, Robert Sommer et Edward T. Hall, en partant du plan d’étage pour finir devant le bureau.
L’écart entre deux postes pèse sur les conversations de la semaine
Le terrain de Thomas J. Allen, ce sont les organisations de recherche et développement et la façon dont l’information technique y circule ; son livre de 1977, Managing the Flow of Technology, paraît aux MIT Press. Il y rapporte la probabilité que deux personnes communiquent chaque semaine à la distance qui sépare leurs postes. Qu’elle baisse quand la distance grandit, note-t-il, ne surprendra probablement personne ; ce qui surprend, c’est la vitesse réelle de la baisse. En 2007, dans The Organization and Architecture of Innovation, cosigné avec Günter Henn, un graphique la montre de nouveau en baisse à mesure que la distance grandit.
Je relis alors les chiffres du sénateur avec les yeux d’Allen. Onze mètres carrés par personne dans un bureau collectif fixent une surface ; le voisinage, lui, se décide sur le plan, poste par poste. J’en tire une règle de conduite personnelle, valable d’abord pour les équipes qui ressemblent à celles qu’il a étudiées : rapprocher les personnes qui ont besoin l’une de l’autre chaque semaine, et installer le mobilier Flex Office et collaboratif entre leurs postes plutôt qu’à l’écart.
Autour d’une table, on ne choisit pas sa place au hasard
En 1965, Robert Sommer publie dans la revue Sociometry une étude intitulée Further Studies of Small Group Ecology. Pour comprendre comment les groupes se disposent, il observe des paires d’étudiants dans une cafétéria, où les échanges étaient encouragés, puis dans une bibliothèque, où on les décourageait. À la cafétéria, les paires choisissent de s’asseoir face à face ; à la bibliothèque, à distance l’une de l’autre. Il recueille ensuite, par questionnaires, les places préférées selon ce que le groupe doit faire. Dans l’ensemble, les groupes en conversation informelle préfèrent le coin de la table, ceux qui coopèrent les places côte à côte, ceux qui travaillent chacun pour soi des places éloignées, et ceux qui sont en compétition les places face à face. L’étude discute aussi le rôle du contact visuel dans ces dispositions.
Ce sont des préférences d’étudiants, recueillies il y a plus de soixante ans, et je les prends comme une piste de réflexion. Devant des tables de réunion à choisir, il vaut la peine de compter les coins et les côtés autant que le nombre de sièges.
Devant un bureau, la distance donne le ton
Le cadre le plus serré est celui du bureau individuel. Dans The Hidden Dimension, paru en 1966, Edward T. Hall décrit une distance sociale dont la phase lointaine va de sept à douze pieds, soit environ 2,1 à 3,7 mètres. Les conversations d’affaires ou de société qui s’y tiennent, écrit-il, ont un caractère plus formel que celles de la phase proche. Il ajoute que les bureaux des personnes importantes sont assez grands pour tenir les visiteurs à cette distance, et que même avec des bureaux de taille standard la chaise d’en face se trouve à huit ou neuf pieds, entre 2,4 et 2,7 mètres, de celui qui est assis derrière.
Sur un plan, cette distance tient dans deux cotes : la profondeur du plateau et le dégagement prévu pour le siège du visiteur. À mon sens, elles donnent le registre d’une rencontre, et la distance formelle a ses usages quand l’entretien doit garder sa forme. Quand l’enjeu est de gagner la confiance de quelqu’un, le geste le plus simple, à mon avis, est de se lever et de venir s’asseoir du même côté que lui. Les deux mètres et demi de Hall disparaissent, et l’on passe, dans le vocabulaire de Sommer, du face-à-face au côte-à-côte.
Quatre cotes à relever sur un plan avant de commander
Le 12 octobre, à propos du bureau de direction italien et du studiolo, j’écrivais sur le portrait qu’une pièce fait de celui qui l’occupe. Les cotes qui suivent mesurent l’autre versant de la pièce : ce qui se passe entre les personnes.
La surface par personne. Utile pour savoir si chacun a sa place ; les valeurs de la NF X 35-102 rappelées au Sénat en 2017 (10 m² seul, 11 m² par personne en bureau collectif, 15 m² dans un espace collectif bruyant) relèvent d’une norme d’application volontaire.
L’écart entre les postes de ceux qui travaillent ensemble. Dans les organisations de recherche et développement qu’il a étudiées, la probabilité d’une communication hebdomadaire baisse avec la distance, à un rythme qu’Allen (1977) juge lui-même surprenant.
Le nombre de coins et de places côte à côte autour de la table. Ce sont les places que préfèrent, dans les questionnaires de Sommer (1965), les groupes en conversation informelle et ceux qui coopèrent.
L’espace entre le visiteur et la personne derrière le bureau. Avec un bureau standard, 2,4 à 2,7 mètres d’après Hall (1966), dans la zone où la conversation prend un caractère plus formel.
À Cologne, je regarderai les plans avant les objets
Le festival consacré à la culture du travail, qui a lieu à l’intérieur d’ORGATEC, compte parmi ses thèmes « Empowered Experience », présenté comme de nouveaux environnements de travail qui renforcent la motivation et la satisfaction. J’arriverai avec les quatre cotes en tête. Pour qui occupe la pièce chaque jour, les bien choisir veut dire recevoir un client à la distance qui convient à ce qu’on a à lui dire, et travailler assez près de ses collègues pour se parler de vive voix plutôt que par courriel.
Les mètres carrés donnent à chacun sa place ; les mètres qui séparent ces places orientent, bien avant la première réunion, la façon dont on se parlera.
Réponses rapides
Quand et où se tient ORGATEC 2026 ? À Cologne, du 27 au 30 octobre 2026, sous la devise « From rooms to relationships: designing spaces in an ever-changing world ».
Existe-t-il en France une surface minimale obligatoire par salarié de bureau ? En octobre 2017, le ministère du Travail a répondu au Sénat que la réglementation ne fixait pas de dimensions minima pour les espaces ni pour les postes de travail. La norme NF X 35-102 de 1998, alors en cours de révision, était présentée par le ministère comme une référence d’application volontaire ; le sénateur en rappelait les valeurs de 10 m² pour une personne seule et de 11 m² par personne en bureau collectif. Le ministère précisait que l’application des normes citées « ne dispense pas l’employeur de s’assurer notamment par une évaluation des risques qu’il répond bien à l’ensemble des obligations couvertes par la réglementation ».
Où s’asseoir autour d’une table pour coopérer ? Dans l’étude de Robert Sommer publiée en 1965 dans Sociometry, les groupes qui coopèrent préfèrent les places côte à côte, les groupes en conversation informelle le coin de la table, ceux qui sont en compétition les places face à face.
À quelle distance se trouve le visiteur devant un bureau ? Selon Edward T. Hall (The Hidden Dimension, 1966), même avec un bureau de taille standard, la chaise d’en face est à huit ou neuf pieds, soit 2,4 à 2,7 mètres, de la personne assise derrière : la phase lointaine de la distance sociale, où les échanges prennent un caractère plus formel.