Le Code de l’énergie sait très exactement où il prend la température d’un bureau : au centre de la pièce, à 1,50 mètre au-dessus du sol. L’article R241-25 le définit ainsi, puis demande de faire la moyenne des températures relevées dans chaque local, chacune pondérée par le volume de la pièce, et l’article suivant, R241-26, fixe à 19 °C en moyenne la limite supérieure du chauffage dans les bureaux, hors périodes d’inoccupation. Un thermomètre placé là, au milieu de la pièce, ne voit ni la baie vitrée, ni la bouche de soufflage, ni le carrelage d’un angle. Sur un plan, pourtant, rien n’empêche d’y installer un poste de travail.
À la question de savoir pourquoi les femmes ont plus froid au bureau, deux chercheurs de Maastricht ont donné en 2015 une réponse physiologique, qui a sa part de vérité. Je la lis pourtant d’abord comme une question de plan. Une partie de ce froid ne se règle pas au thermostat : elle dépend de l’endroit où l’on a posé chaque poste, et de la possibilité, pour qui s’y assoit, de corriger son propre coin sans en référer à tout le plateau.
Le droit français raisonne sur la pièce
Le plafond de 19 °C est une règle d’économie d’énergie, rangée dans la sous-section du Code de l’énergie consacrée à la limitation de la température de chauffage : il borne une moyenne vers le haut et ne garantit à personne d’avoir chaud. Le Code du travail parle une autre langue. Depuis le 2 juin 2025, son article R4223-13, modifié par le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, dispose que les locaux fermés affectés au travail sont, « en toute saison, maintenus à une température adaptée compte tenu de l’activité des travailleurs et de l’environnement dans lequel ils évoluent ». La version en vigueur jusque-là exigeait seulement qu’ils soient « chauffés pendant la saison froide », à une « température convenable ».
Deux autres articles complètent le tableau. L’article R4213-7 prévoit que les équipements et caractéristiques des locaux de travail soient conçus « de manière à permettre l’adaptation de la température à l’organisme humain pendant le temps de travail ». Le R4223-15 charge l’employeur, après avis du médecin du travail et du comité social et économique, de prendre « toutes dispositions nécessaires pour assurer la protection des travailleurs contre le froid et les intempéries ». Aucun de ces articles du Code du travail ne donne de chiffre. Deux d’entre eux parlent d’adaptation, et l’un d’organisme humain, au singulier, ce qui ramène à la vraie difficulté : les organismes ne réagissent pas tous de la même façon.
Sur la consigne, hommes et femmes s’accordent presque
Tout part d’une unité, le met, qui sert à exprimer l’énergie que dépense un corps. En 2005, dans le Journal of Applied Physiology, Byrne et ses collègues rappelaient que sa valeur de référence avait été tirée, à l’origine, de la consommation d’oxygène au repos d’une seule personne, un homme de 40 ans pesant 70 kilos, et montraient que sur un échantillon large et hétérogène elle surestimait en moyenne de 35 % la consommation réelle. Le titre de leur article tenait lieu de conclusion : one size does not fit all.
Dix ans plus tard, Boris Kingma et Wouter van Marken Lichtenbelt, de l’université de Maastricht, ont appliqué ce soupçon aux règles du climat intérieur. Les règles sur le climat intérieur, écrivent-ils dans Nature Climate Change, reposent sur un modèle de confort thermique mis au point dans les années 1960 ; les valeurs standard du métabolisme retenues par ce modèle se fondent sur un homme moyen et peuvent surestimer celui des femmes jusqu’à 35 %. Leurs propres mesures portaient sur seize femmes occupées à un travail sédentaire, sans hommes pour comparer, et Bjarne Olesen, de l’Université technique du Danemark, le leur a objecté la même année dans le REHVA Journal.
Olesen rappelle aussi sur quoi reposent les normes internationales de confort thermique, ISO 7730 comprise : des expériences où hommes et femmes étaient en nombre égal, avec la même tenue légère et la même activité assise. Nevins en 1966 et Fanger, réunis, donnent 25,4 °C préférés en moyenne par 488 hommes et 25,8 °C par 488 femmes ; Fanger et Langkilde, en 1975, 25,0 et 25,1 °C. Quand des femmes ont plus froid que leurs collègues l’été, dans des bureaux climatisés, cela tient selon lui dans la plupart des cas à la tenue, puisqu’elles s’habillent pour la saison quand les hommes gardent veste et cravate.
Sami Karjalainen, du centre de recherche technique finlandais VTT, a consacré au sujet une revue de la littérature parue dans Indoor Air en 2012. La plupart des études, constate-t-il, ne trouvent pas de différence significative entre les sexes sur la température neutre, celle où l’on n’a ni chaud ni froid. Nettement plus de la moitié d’entre elles, en laboratoire comme sur le terrain, trouvent en revanche les femmes plus insatisfaites que les hommes dans un même environnement, avec un rapport de 1,74 entre la probabilité qu’une femme et celle qu’un homme se déclarent mécontents du climat. Les femmes sont plus sensibles que les hommes à un écart par rapport à la température optimale, surtout quand l’air fraîchit, et ont en moyenne davantage besoin de régler elles-mêmes leur température.
Autrement dit, on s’accorde à peu près sur la consigne ; on ne supporte pas de la même manière qu’on s’en écarte.
Le froid se prend à une place précise
Pour savoir où l’on s’en écarte, la norme ISO 7730 en dit plus que le droit. À côté d’un vote moyen sur le confort du corps entier, elle distingue quatre causes d’inconfort local : les courants d’air, l’écart de température entre la tête et les chevilles, un sol trop chaud ou trop froid, et l’asymétrie de rayonnement, c’est-à-dire le déséquilibre entre la chaleur échangée avec les surfaces d’un côté du corps et de l’autre. Le Code de l’énergie prend la température au milieu de la pièce ; le froid, lui, se prend à la place de chacun.
À mon sens, un plan d’implantation se relit avec ces quatre mots en marge. En janvier, la grande baie vitrée refroidit tout un flanc de celui qui s’y adosse, et la bouche de soufflage tombe droit sur un clavier. Ce sont des places comme les autres sur le papier, et des places où la moyenne affichée ne décrit plus ce que ressent la personne assise, ce qui, d’après Karjalainen, se paie plus cher chez les femmes, plus sensibles aux écarts. Sur un plateau équipé de bureaux bench open space, toute une rangée peut partager le même flanc de vitrage ou la même bouche de soufflage : c’est en traçant les rangées qu’il faut s’en occuper.
Reste le réglage personnel, dont les femmes, selon Karjalainen, ont en moyenne davantage besoin. On peut le donner sans toucher à la chaudière : en dessinant sur le même plateau des coins qui n’ont pas le même climat, près du vitrage ou loin de lui, dans le souffle ou à l’abri, et en laissant chacun s’installer là où il est bien.
Le choix du revêtement de sol relève de la même lecture, puisque l’ISO 7730 compte un sol trop froid parmi ces quatre causes.
Une expérience berlinoise suggère que l’enjeu dépasse le confort. En 2019, Tom Chang et Agne Kajackaite ont soumis 543 étudiants à des exercices dans une salle dont la température changeait d’une séance d’une heure à l’autre, entre 16 et 33 °C environ. Les femmes réussissaient mieux au chaud en mathématiques et en langue, à raison de 1,76 % de réponses justes en plus en mathématiques par degré, tandis que la baisse observée chez les hommes restait faible et statistiquement incertaine ; les auteurs l’attribuent en partie à un effort accru, car elles rendaient davantage de réponses sans que leur taux d’erreur augmente. Le test de réflexion cognitive, lui, n’a pas bougé. C’est la température de la salle qui variait, chez des étudiants et pour une heure : ces limites interdisent d’en tirer un gain chiffré pour un bureau.
Cinq endroits d’où partent les chiffres
Au centre de la pièce, à 1,50 m du sol. C’est là que le Code de l’énergie mesure la température de chauffage, avant d’en faire une moyenne pondérée par le volume (art. R241-25).
Dans la salle d’essai, à tenue égale. 25,4 °C préférés par 488 hommes, 25,8 °C par 488 femmes (Nevins et Fanger, dans le tableau d’Olesen, 2015).
Auprès de seize femmes au travail sédentaire. L’échantillon de Kingma et van Marken Lichtenbelt, sans hommes pour comparer (2015).
Dans une salle berlinoise, entre 16 et 33 °C environ. Pour les femmes, 1,76 % de réponses justes en plus en mathématiques par degré supplémentaire (Chang et Kajackaite, 2019).
À la place de chacun. Les quatre causes d’inconfort local de l’ISO 7730 : courants d’air, écart entre tête et chevilles, sol, asymétrie de rayonnement.
Le Code de l’énergie continuera de mesurer au centre de la pièce, puisque c’est la règle d’une moyenne. Celui qui aménage un plateau peut, avant d’attribuer les places, aller s’asseoir un matin d’hiver à chacune de celles qu’il a dessinées.
Réponses rapides
Pourquoi les femmes ont-elles plus froid au bureau que les hommes ?
La plupart des études ne trouvent pas de différence significative de température neutre entre les sexes, mais les femmes sont plus sensibles aux écarts, surtout vers le frais, et se déclarent insatisfaites du climat avec une probabilité 1,74 fois supérieure à celle des hommes (Karjalainen, Indoor Air, 2012). Kingma et van Marken Lichtenbelt (Nature Climate Change, 2015) ajoutent que les valeurs standard du métabolisme, fondées sur un homme moyen, peuvent surestimer celui des femmes jusqu’à 35 %.
Les normes de confort thermique ont-elles été pensées pour les hommes ?
Selon Bjarne Olesen (REHVA Journal, 2015), des normes comme l’ISO 7730 reposent sur des expériences menées avec autant d’hommes que de femmes, qui, à tenue et activité égales, ont préféré des températures presque identiques, 25,4 et 25,8 °C. Kingma et van Marken Lichtenbelt relèvent en revanche que les valeurs standard du métabolisme du modèle se fondent sur un homme moyen.
Quelle température faut-il dans un bureau en France ?
Le Code de l’énergie (art. R241-26) fixe à 19 °C en moyenne la limite supérieure de chauffage des bureaux occupés, la température étant mesurée au centre de chaque pièce à 1,50 m du sol (art. R241-25). Le Code du travail (art. R4223-13, dans sa version en vigueur depuis le 2 juin 2025) demande une température adaptée, en toute saison, à l’activité des travailleurs et à leur environnement, sans fixer de chiffre dans cet article.
Comment disposer les postes pour limiter la sensation de froid ?
En repérant sur le plan les quatre causes d’inconfort local de l’ISO 7730 (courants d’air, écart de température entre tête et chevilles, sol froid, asymétrie de rayonnement) avant d’attribuer les places, et en prévoyant des zones au climat différent entre lesquelles chacun peut choisir.